Textes de saint Jean-Eudes

Vous trouverez ici une sélection des textes importants de saint Jean Eudes. Vous pouvez en trouver d'autres ici.

 

La vie chrétienne, continuation et accomplissement de la vie de Jésus-Christ

 (SAINT JEAN EUDES, ROYAUME DE JÉSUS, 2e p., 2; O. C. I, 161-166)

  «Comme je suis en mon Père, vivant de la vie de mon Père, qu'il me communique, vous êtes aussi en moi, vivant de ma vie, et je suis en vous, vous communiquant cette vie.»

Jésus, Fils de Dieu et Fils de l'homme, Roi des hommes et des anges, n'étant pas seulement notre Dieu, notre Sauveur et notre souverain  Seigneur, mais  notre chef, et nous ses membres et son corps, comme dit saint Paul (Ep 5, 30), et par conséquent étant unis avec lui de l'union la plus intime qui puisse être, telle qu'est celle des membres avec leur chef; unis avec lui spirituellement par la foi et par la grâce qu'il nous a donnée au saint Baptême; unis avec lui corporellement par l'union de son très saint corps avec le nôtre en la sainte Eucharistie; il suit de là nécessairement que, comme les membres sont animés de l'esprit de leur chef e t vivants de sa vie, nous devons être animés de l'esprit de Jésus, vivre de sa vie, marcher dans ses voies, être revêtus de ses sentiments et inclinations, faire toutes nos actions dans les dispositions et intentions dans lesquelles il faisait les siennes, en un mot continuer et accomplir la vie, la religion et la dévotion qu'il a exercée sur la terre.

Cette proposition est fondée sur les paroles sacrées de Celui qui est la vérité même: Je suis la vie et je suis venu afin que vous ayez la vie. Je vis et vous vivez. En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi et moi en vous (Jn 14, 6; 10, 10; 14, 19-20). C'est-à-dire que, comme je suis en mon Père, vivant de la vie de mon Père, qu'il me communique, vous êtes aussi en moi vivant de ma vie, et je suis en vous, vous communiquant cette même vie, et  ainsi je vis en vous, et vous vivrez avec moi et en moi.

Tous ces textes sacrés nous enseignent que Jésus-Christ doit être vivant en nous, que nous ne devons vivre qu'en lui, que notre vie doit être une continuation et expression de sa vie.

Pour entendre plus clairement et pour établir plus fortement dans votre  âme cette vérité fondamentale de la vie chrétienne, considérez que Notre-Seigneur Jésus a deux sortes de corps et deux sortes de vie. Le premier est son corps personnel, qu'il a pris de la très sainte Vierge, et sa première vie est la vie qu'il a eue en ce même corps, pendant qu'il était  sur la terre.  Son second corps, c'est son corps mystique, l'Église, que saint Paul appelle le Corps du Christ (I Co 1 2 , 27); et sa seconde vie est la vie qu'il a dans ce corps et dans tous les vrais chrétiens, qui sont  membres de ce corps. La vie passible et temporelle que Jésus a eue dans son corps personnel a été accomplie et terminée à sa mort; mais il veut continuer cette même vie dans son corps mystique, jusqu'à la consommation des siècles, afin de glorifier son Père par les actions e t souffrances d'une vie mortelle, laborieuse et passible, non seulement durant l'espace de trente-quatre ans, mais jusqu'à la fin du monde. Si bien que la vie passible et temporelle que Jésus a dans son corps mystique, c'est-à-dire dans les chrétiens, n'a pas encore son accomplissement, mais elle s'accomplit de jour en jour dans chaque vrai chrétien, et elle ne sera parfaitement accomplie qu'à la f i n des temps.

Comme saint Paul nous assure qu'il accomplit les souffrances de Jésus-Christ, ainsi on peut dire en vérité qu'un vrai chrétien, membre de Jésus-Christ et uni avec lui par sa grâce, continue et accomplit, par toutes les actions qu'il fait en l'esprit de Jésus-Christ, les actions  que Jésus-Christ  a faites  durant le temps de sa vie passible sur la terre. De sorte que, quand un chrétien fait oraison, il continue et accomplit l'oraison que Jésus-Christ a faite sur la terre; lorsqu'il travaille, il continue et accomplit la vie laborieuse  de Jésus-Christ; et ainsi de toutes les autres actions qui sont faites chrétiennement.

Vous voyez par là ce que c'est que la vie chrétienne: une continuation et un accomplissement de la vie de Jésus; que toutes nos actions doivent être une continuation des actions de Jésus; que nous devons être comme autant de Jésus sur la terre, pour y continuer sa vie et ses oeuvres,  et  pour faire  et  souffrir tout ce que nous faisons et souffrons, saintement et divinement, dans l'esprit de Jésus, c'est-à-dire dans les dispositions et intentions saintes et divines avec lesquelles Jésus se comportait dans ses actions et souffrances.


La formation de Jésus en nous

  (SAINT JEAN EUDES, ROYAUME DE JÉSUS, 2e p., § 40; O, C. I, 271-279)

 «Le dessein du Père: voir son Fils vivant et régnant en nous.»

 Le mystère des mystères et l'oeuvre des oeuvres,  c'est  la formation  de Jésus, qui nous est marquée en ces paroles de saint Paul: Mes petits enfants, pour qui j'éprouve de nouveau les douleurs de l'enfantement jusqu'à ce que le Christ s o i t formé en vous (Ga 4, 19). C'est le plus grand mystère et la plus grande oeuvre qui se fasse au ciel et sur la terre par les personnes les plus excellentes de la terre et du ciel, c'est-à-dire par le Père éternel, par le Fils et par le Saint-Esprit par la très sainte Vierge et par la sainte Église.

C'est l'action la plus grande que le Père éternel fasse dans toute l'éternité, durant laquelle il est continuellement occupé à produire son Fils en soi-même. E t hors de soi-même il n'opère rien de plus admirable que lorsqu'il le forme dans le très pur sein de la Vierge, au moment de l'Incarnation. C'est l'oeuvre la plus excellente que le Fils de Dieu ait opérée sur la terre, se formant soi-même dans sa sainte Mère et dans son Eucharistie. C'est l'opération la plus noble du Saint- Esprit, qui l'a formé dans le sein de la Vierge: elle aussi n'a jamais rien fait et ne fera jamais rien de plus digne que lorsqu'elle a coopéré à cette divine e t merveilleuse formation de Jésus en elle. C'est l'ouvrage le plus saint et le plus grand de la sainte Église: elle n'a point d'emploi plus relevé que lorsqu'elle le produit en une certaine et admirable manière, par la bouche de ses prêtres,  dans la divine Eucharistie, et qu'elle le forme dans les coeurs de ses enfants.

Aussi ce doit être notre désir, notre soin et notre occupation principale, que de former Jésus en nous, c'est-à-dire de le faire vivre et régner en nous, et  d'y faire vivre et régner son esprit, sa dévotion, ses vertus, ses sentiments, ses inclinations et dispositions. C'est à cette fin que doivent tendre tous nos exercices de piété. C'est l'oeuvre que Dieu nous met entre les mains, afin que nous y travaillions continuellement .

Deux raisons très puissantes nous doivent animer de travailler fortement à l'accomplissement de cette oeuvre:

1. Afin que le dessein et le désir très grand que le Père éternel a de voir son Fils vivant et régnant en nous soit accompli. Car, depuis que son Fils s'est anéanti pour sa gloire et pour notre amour, il veut qu'en récompense  de  son anéantissement, il soit établi et régnant  en toutes  choses. Il aime tant  ce Fils très aimable, qu'il ne veut rien voir que lui en toutes choses, et ne veut point avoir d'autre objet de son  regard, de sa complaisance et de son amour. C'est pourquoi il veut qu'il soit tout en toutes choses (I Co 15, 28), afin qu'il ne voie e t n'aime rien que lui en toutes choses.

2. Afin que Jésus, étant formé et établi en nous, y aime et glorifie dignement son Père éternel et soi-même, suivant ces paroles de saint Pierre: qu'en tout, Dieu soit glorifié par Jésus-Christ (I P 4, II), lui seul étant capable d'aimer et glorifier dignement son Père éternel et soi-même.

Ces deux raisons doivent allumer en nous un désir très ardent d'y former e t établir Jésus, et de rechercher tous les moyens qui peuvent servir à cette fin.


Le Baptême, nouvelle naissance

  (SAINT JEAN EUDES, ENTRETIENS INTÉRIEURS, II, 2; O. C. 2, 181-182)

 «Une naissance admirable, image vive de la naissance éternelle et temporelle du Fils de Dieu.»

Le Baptême est appelé, dans l'Écriture sainte, régénération et  renaissance: le bain de la régénération (Te 3 5). À moins de renaître d'eau et d'Esprit (Jn 3 5 ) ; génération et naissance qui a pour exemplaire et prototype la génération et la naissance éternelle du Fils de Dieu dans le sein de son Père, et sa génération e t naissance temporelle dans le sein virginal de sa Mère.

Car, comme dans sa génération éternelle, son Père lui communique son être, sa vie et toutes ses perfections divines: ainsi, dans notre Baptême, ce même Père nous donne, par son Fils et en son Fils, un être et une vie toute sainte et divine.

Et comme dans la génération temporelle du Fils de Dieu son Père lui donne un nouvel être et une nouvelle vie, mais une vie qui, quoique toute sainte et divine, est néanmoins revêtue de mortalité, de passibilité et de toutes  les misères de la vie humaine: ainsi la vie nouvelle que Dieu nous donne par  le Baptême est toute environnée et assiégée de fragilité, de faiblesse, de mortalité et de toutes les infirmités de la vie humaine avec laquelle elle est jointe.

De plus, comme le Saint-Esprit est envoyé pour former le Fils de Dieu dans les sacrées entrailles de la Bienheureuse Vierge:  aussi il est  envoyé pour le former et pour le faire vivre, par le Baptême, dans le sein de notre âme, et pour nous incorporer et unir avec lui, et nous faire naître et vivre en lui: À  moins de renaître d'eau et d'Esprit.

Et comme les trois Personnes divines ensemble ont coopéré par une même puissance et bonté à l'oeuvre admirable de l'Incarnation: ainsi ces mêmes Personnes se trouvent présentes en notre Baptême, et coopèrent ensemble à nous donner le nouvel être et la nouvelle vie en Jésus-Christ, qui nous y est donnée.

Ainsi notre Baptême est une génération ineffable et une naissance admirable, qui est une image vive de la génération et de la naissance éternelle et temporelle du Fils de Dieu. À raison de quoi notre vie doit être une image parfaite de sa vie. Nous sommes s de Dieu (Jn I, 13);  nous sommes nés en Jésus-Christ:  créés dans le Christ (Ep 2, 10); nous sommes nés et formés par l'opération du Saint- Esprit: ce qui est né de l'Esprit (Jn 3 6). C'est pourquoi nous ne devons vivre que de Dieu, en Dieu et pour Dieu; nous ne devons vivre que de la vie de Jésus-Christ; et nous ne devons nous conduire que par son Esprit qui nous doit animer e t posséder entièrement.

 Humilions-nous de nous voir si éloignés de cette vie qui doit être dans tous les chrétiens. Donnons-nous à Dieu avec un grand désir de commencer à vivre ainsi; et prions-le qu'il détruise en nous la vie du monde et du péché, et qu'il y établisse sa vie, afin que nous ne soyons pas de ceux desquels saint Paul dit qu'ils sont étrangers à la vie de Dieu (Ep 4 18).


Comment nous devons honorer la Vierge Marie

(SAINT JEAN EUDES, ROYAUME DE JÉSUS, 3e P, § 11, 6e P, § 36; O. C. I, 337-339. 487-488)

«D'elle-même et par elle-même elle n'est rien, mais son Fils Jésus est tout en elle.»

Nous ne devons pas séparer ce que Dieu a uni si parfaitement. Jésus et Marie sont si étroitement liés ensemble, que qui voit Jésus voit Marie, qui aime Jésus aime Marie. Celui-là n'est pas vraiment chrétien qui n'a pas de dévotion à la Mère de Jésus-Christ et de tous les chrétiens.

Afin de l'honorer comme Dieu le demande de nous, et comme elle désire, nous avons trois choses à faire.

1. Il nous faut regarder et adorer  son Fils en elle, et n'y regarder  et  adorer  que lui. Car c'est ainsi qu'elle veut être honorée, parce que d'elle-même et par  elle- même elle n'est rien, mais son Fils Jésus est tout en elle: il est  son être, sa vie, sa sainteté, sa gloire, sa puissance et sa grandeur. Il faut le remercier pour la gloire qu'il s'est rendue à soi-même en elle et par elle; nous offrir à lui et le prier qu'il nous donne à elle, et qu'il fasse en sorte que toute notre vie et nos actions soient consacrées à l'honneur de sa vie et de ses actions; qu'il nous fasse participants de l'amour qu'elle lui a porté et de ses autres vertus; et qu'il se serve de nous pour l'honorer, ou plutôt pour s'honorer soi-même en elle, en la manière qu'il lui plaira.

2. Nous devons la reconnaître et honorer comme la Mère de notre Dieu, e t ensuite comme notre Mère et Souveraine; la remercier pour  tout  l'amour,  la gloire et les services qu'elle a rendus à son Fils Jésus-Christ Notre Seigneur; lui référer notre être et  notre vie après Dieu nous mettre en sa dépendance et la prier de prendre la conduite de tout ce qui nous regarde; nous donner à elle en qualité de serviteurs, la suppliant qu'elle dispose de nous comme il lui plaira pour la gloire de son Fils; qu'elle daigne se servir de toutes nos actions pour honorer celles de son Fils; et  qu'elle nous associe à tout l'amour et à toutes les louanges qu'elle lui a jamais rendues et qu'elle lui rendra à toute éternité.

3. Nous pouvons et devons honorer cette très honorable Vierge par pensée e t considération d'esprit,  considérant la sainteté  de sa vie et  la perfection  de ses vertus; par paroles prenant contentement à parler et entendre parler de ses excellences; par actions, lui offrant nos actions en l'honneur et union des siennes; par imitation, tâchant de l'imiter en ses vertus, spécialement en son humilité, en sa charité, en son pur amour, en son dégagement de toutes  choses et en sa pureté toute divine: la pensée de laquelle doit mettre en nous  un puissant désir de fuir, de craindre et d'avoir en horreur plus que la mort, les moindres choses contraires à la pureté, soit en pensée, ou en paroles, ou en action.

Enfin nous pouvons honorer la Vierge par quelque prière ou exercice de dévotion, comme le chapelet dont l'usage doit être commun à tous les chrétiens,  moyen très excellent pour honorer le premier mystère de la vie de Jésus et la plus grande merveille qui ait jamais été opérée par Dieu au ciel et sur la terre, le mystère de l'Incarnation du Fils de Dieu dans la très sainte Vierge Marie. On ne peut dire trop de fois l'Ave Maria, parce  qu'on ne peut trop  célébrer la mémoire de ce mystère.